Aujourd'hui je republie, illustré d'une nouvelle image, un beaucoup trop long (ce jour-là, je n'en pouvais plus des manuscrits dégoulinants de moraline et de lieux-communs) article de 2018 dans lequel je fulminais contre ma bête noire : l'idéologie. Toutes les idéologies.
Après quelques conseils à mon public d'auteurs, j'y inventoriais des préoccupations plus vastes, qui me semblent maintenant quelque peu prémonitoires.
Mon ancien blog ayant disparu, l'hyperlien vers un autre article est mort. Je republierai un autre jour ce billet sur l'autocensure.
Mes
amis, si nous nous livrions à une nouvelle petite séance de
philosophie de comptoir ? Comme toujours, elle ne sera pas sans
rapport avec la littérature, en particulier autoéditée (mais pas
seulement).
La
découverte des écrits de mes pairs me cause souvent une profonde
mélancolie. La raison ? La présence quasi systématique d'une
variété de poncifs guère plus enthousiasmante que les clichés
littéraires : le suivisme idéologique – autrement
dit, l'autocensure. Du moins, j'espère qu'il s'agit bien
de cela ; sinon, ça signifierait que nous sommes confrontés à des
armées d'idéologues. Hypothèse non exclue, au vu de certains
échanges sur facebook… Nooon ! Je tiens à garder le sommeil.
L'idéologie
sous toutes ses formes est ma bête noire, je ne l'ai jamais caché.
Parmi les créations collectives de notre espèce (je parle des
humains, pas des auteurs), rien ne me paraît plus menaçant que ce
monstre griffu. Surtout en ces temps troublés où l’humanité,
consciente des multiples menaces qui pèsent sur le monde, désespère
de mettre en œuvre un quelconque moyen d’inverser le cours des
choses. Le plus souvent, sans pour autant passer à l'acte. Ben
oui, n'exagérons pas : militer, c'est tellement plus fun !
En
autoédition, la bien-pensance imprègne tellement les ouvrages
qu'on se demande si leurs auteurs sont désespérés au point de
solliciter des bons points, à défaut de ventes ; au point de
postuler pour un brevet de moralité, plutôt que d'avoir l'ambition
d'écrire un truc pas comme les autres. L'autoédition, c'est la
liberté d'accoucher d'idées originales, dérangeantes, de rompre un
peu la monotonie des chœurs officiels. J'ai beau être une obsédée
du style, mon regard est celui d'un éditeur à l'ancienne : tout
texte est améliorable, mais rien ne peut sauver un contenu sans
intérêt.
Ceux-là,
je brûle de leur crier : secouez-vous, nom d'un chien ! À quoi
bon faire ruisseler l'hémoglobine, camper des situations dramatiques
?
● Vos
héros sont des couilles molles, même quand ils se voudraient
provocateurs : ils n'ont pas une pensée réellement déviante ou
originale, pas une idée qui, en passant au détecteur d'audace,
risquerait de déclencher la moindre alarme ; et quand ils jouent les
révoltés, leur couche d'insolence a l'épaisseur d'un protège-slip.
● Vos
univers sont imprégnés du sirop, aussi fallacieux que racoleur, qui
ruisselle des médias et des intellectuels occupés à dicter à tout
un pays, que dis-je, à toute une planète, ce qu'il faut penser pour
éviter d'être mis au coin.
Vouloir
plaire est une erreur. Je m'adresse bien sûr à ceux qui rêvent
d'être écrivains, pas de se spécialiser dans l'usinage de nanars
tiédasses. Par pitié, sortez des sentiers battus ! Arrêtez
d'appliquer des recettes bien-pensantes, comme les scénaristes
hollywoodiens qui dosent prudemment chaque ingrédient pour concerner
tout le monde et ne heurter personne. Dites ce que vous avez à
dire. Ou, si vous n'avez rien à dire, envisagez de vous taire. En
tout cas, ne jouez pas les perroquets de service, renvoyez à leurs
chères études tous ces donneurs de leçons de morale avides de vous
donner la becquée du matin au soir. Certains d'entre vous ont du
talent. De grâce, servez-vous-en pour mitonner une soupe qui n'ait
pas le même goût idéologique que celle du voisin.
Comprenons-nous
bien : vous n'êtes pas obligés de rendre vos personnages agressifs,
il faut seulement qu'il soient autre chose que des ectoplasmes
ballottés par l'existence. C'est ce que vous ressentez, hélas, en
cette époque ingrate ? Ce que ressent le lectorat majoritaire ? Ne
lui tendez pas un miroir. Oui, l'impuissance est le mal
d'aujourd'hui. Raison de plus pour ne pas contribuer à en faire la
norme. Résistez ! Offrez à vos lecteurs des exemples qui puissent
les requinquer, les galvaniser, leur ouvrir de nouvelles
perspectives, les aider à comprendre le monde et leur infuser la
volonté d'y apporter leur pierre.
Jusqu'au
siècle dernier inclus, la littérature excellait à tout cela ; mais
il faut dire que les écrivains célèbres étaient, pour la plupart,
de grands voyageurs et/ou des hommes et femmes d'action qui avaient
eu la chance d'être confrontés à quantité de choses situées très
au-delà de leur nombril.
Un roman ne doit pas se contenter de
caresser l'ego du lecteur dans le sens du poil en reflétant ses
petites préoccupations quotidiennes, mais plutôt lui apporter des
nutriments qu'il ne trouverait pas dans son propre environnement.
Lorsque ces éléments sont pompés dans des séries TV par un auteur
qui croit ainsi pallier sa sédentarité et transcender une
expérience minimaliste, désolée, cela ne marche pas. Et quand un
auteur de romance décrit des relations homme-femme d'un classicisme
navrant, il peut les mettre en scène dans des châteaux ou des
bas-fonds, le résultat n'en sera pas moins nullissime.
On
trouve sur l'indésphère des auteurs qui n'embarquent pas leurs
lecteurs dans la première barcasse venue, mais dans des voiliers où
l'on sent le vent du grand large. Je pense qu'ils ont encore du
talent en réserve, que seule la crainte de ne pas trouver leur
public les retient de lâcher les chevaux. N'empêche, ils n'hésitent
pas à nous transporter sur leur terrain (le leur, pas celui de la
doxa) : qu'il s'agisse de notions ésotériques offertes avec
délicatesse et une profonde humanité, comme dans Femme
au bord du monde
de Catarina Viti ; d'intrigues très réalistes, comme dans les
polars de Patrick
Ferrer ; d'univers
oniriques comme ceux des romans de Patrice
Salsa ;
de réflexions futuristes parfois dérangeantes, comme dans Il
sera…,
de Boris Tzaprenko ; des aventures édifiantes d'un survivaliste
malgré lui, comme dans Rodden
Eiland de
Bouffanges ; des sujets brûlants que Marie
Claude Barbin traite avec
un courage non dénué d'humour ; de la verve poético-satirique
de Jean-Christophe
Heckers, etc
(pardon à ceux que je n'ai pas cités, ce sera pour une autre fois).
Ces auteurs « différents » sont sûrement bien
plus nombreux que je ne peux l'évaluer, mais pas encore assez pour
contrebalancer le nuage mollasson de ceux qui n'ont aucune qualité
originale, ni sur la forme, ni sur le fond.
Oui,
je suis très remontée : cela me révolte que des auteurs, créateurs
par définition, se complaisent dans la copie d'artefacts nunuches et
se contentent d'émettre des idées informes, comme on va à la
selle, au lieu de se sortir les tripes pour changer la face du monde.
Leur rôle, leur devoir, n'est pas de se conformer frileusement à un
modèle jugé suffisant (ou, pire : convenable), mais de réfléchir
par eux-mêmes et d'apporter un grain de sel qui sorte du lot.
D'abord,
quelques mises au point…
…
sur certains sujets qui hantent, que dis-je, pourrissent nos
sociétés. Car l'originalité (de pensée, et donc d'écriture)
pousse sur le terreau de la liberté d'expression, d'où mon
récent billet sur
l'autocensure. En France en particulier, nous avons abdiqué toute
liberté intellectuelle, et, du même coup, toute originalité. Ceux
qui jouent les grands révolutionnaires sont, bien au contraire, des
réactionnaires rassis, accrochés à des systèmes périmés et aux
privilèges qui vont de pair. À les voir monter la garde autour de
leur fonds de commerce, on ne dirait pas que nous allons dans le mur, et
qu'il y a urgence pour changer de logiciel !
Le
problème à l'heure actuelle n'est pas l'existence d'opinions
détestables, mais le fait que tout le monde feint de croire qu'elles
sont en quelque sorte extra-terrestres, et qu'il suffit de dire « oh,
c'est mal ! » pour classer l'affaire. D'où la
gnangnantise sans précédent de notre société. Je vous en conjure,
arrêtez de montrer dans vos livres des gens comme il faut (= comme
vous ?) confrontés à quelques mal-pensants tout aussi caricaturaux.
En vous appuyant au besoin sur les vôtres, déballez la
vérité polymorphes des individus, leurs contradictions, leurs
motivations, leurs errances, leurs revirements. Confrontez-les à ce
qui est bien ou mal sans avoir peur de ces mots, ils ont une raison
d'être, mais en sachant les limites de ce qu'ils désignent. Vos
personnages deviendront intéressants. Mieux : ils feront émerger,
au-delà des sempiternelles images d'Épinal, quelque chose qui
ressemble à la réalité. C'est à cela que doit viser l'écriture
d'un roman : rendre compte de ce qui est. Si vous en doutez,
rappelez-vous le cruel réalisme des contes.
Revenons-en
aux fameux sujets brûlants.
● Je
ne suis ni juive, ni homosexuelle. Il m'est arrivé de le regretter
par solidarité, tant est odieuse la haine aveugle dont sont souvent
accablées ces deux catégories d'êtres humains, et révoltantes les
théories qui accusent en bloc, les premiers de vouloir dominer le
monde et les seconds d'être un danger pour les enfants. Rappelons
qu'il conviendrait de ne pas confondre les peuples, victimes par
définition, avec leurs « élites » souvent toxiques ; ni de rendre les individus dans leur ensemble responsables des actes de certains d'entre eux.
Du
coup, dans la droite ligne des convictions de mes parents, j'ai
toujours défendu les uns et les autres contre les attaques de
principe ; leurs combats pour qu'on leur foute la paix sont
les miens, tant qu'ils ne versent pas dans l'outrance ou la
manipulation.
● Je
suis une femme. Même si je ne l'étais pas, je combattrais pour
elles, pour leur égalité en droits. Pas pour leur égalité tout
court, concept qui n'a aucun sens à mes yeux : c'est quoi, être
égal ? être pareil ? Personne n'est semblable à son voisin. Un
individu de tel ou tel sexe ne peut pas être crédité a priori de
telle ou telle disposition d'esprit au nom de la génétique, cela me
paraît aller de soi. Pour autant, transformer la revendication
de cette réalité en lutte idéologique ne me paraît pas relever
d'une urgence sérieuse. En revanche (si j'ose dire), c'est le meilleur moyen de dresser les gens les uns contre les autres…
Vous
voulez défendre l'égalité des sexes ? Au lieu de brandir
l'écriture inclusive comme si elle allait changer la face du monde,
tout en écrivant des romances niaiseuses où l'héroïne ne rêve
que d'être dominée (ah, s'il suffisait de s'écrier « merde
! » toutes les dix lignes pour avoir l'air d'une grande
briseuse d'interdits…), allez donc prêcher la libération des
femmes dans certains quartiers, ou pays, où elle est bafouée
quotidiennement. C'est là que résident les enjeux, là qu'on aurait
besoin de vous, pas dans les colonnes des médias qui se la jouent
intello. Après cela, vous aurez peut-être des choses intéressantes
à dire sur un sujet qui mérite mieux que de grandes phrases.
Vous
connaissez à présent mes opinions, humanistes au bon sens
du terme. Je ne me figure pas pour autant qu'elles devraient prévaloir en occultant tout le paysage. Les idées sont faites pour se
confronter à d'autres, sinon elles s'étiolent et meurent. À force
de clouer le bec à tout ce qui nous dérange, de judiciariser au
lieu de débattre (ah, les faux débats à la fois cacophoniques et
canalisés avec soin…), de nous cantonner à l'incantation, nous
avons stérilisé nos propres schémas de pensée. En oubliant que
les jolies fleurs et les grands chênes se nourrissent aussi de
pourriture. Bref, il faut sortir des parcs à moutons, aller
rencontrer le loup, comme la chèvre de monsieur Seguin. Le monde
n'est pas en noir et blanc. Pour s'ouvrir à une vision multicolore
et nuancée, il ne faut mettre au piquet ni la chèvre, ni le loup.
Sectarisme
sélectif
Détail
curieux : beaucoup d'entre les militants qui brandissent la théorie
du genre, et devraient donc être hostiles aux étiquettes
prédéfinies, sont les mêmes que ceux qui catégorisent volontiers
: qui traitent les citoyens israéliens d'impérialistes, les petits ou grands entrepreneurs de
sales nantis, ou décrètent volontiers que les hommes sont tous
des porcs. À se demander si certains ne prennent pas position par
plaisir, davantage que par conviction. Qu'ils essaient donc la toupie
balinaise : ils goûteront toute une variété d'orientations !
Pour
en revenir au propos précédent, il existe forcément des juifs
assoiffés de pouvoir illimité, des homosexuels pédophiles, des
patrons exploiteurs, de même qu'il y a des ouvriers paresseux, des
prêtres pervers, des femmes sottes ou vénales. Ce n'est pas une
raison pour généraliser, personne n'osera dire le contraire…
Eh
bien si. Les idéologues de toute espèce l'osent, et même le
proclament. Lorsque cela sert leurs objectifs, ils font de la
généralisation leur fonds de commerce en affirmant que toute une
catégorie doit être fourrée dans le même sac.
Illustration
classique : « tous les patrons sont des parasites ».
Désolée, mais à choisir, je préférerais l'ancien paternalisme
éclairé façon Michelin au pantouflage de hauts fonctionnaires à
la tête des entreprises d'État, sans même parler de
collectivisation forcée. Bref.
Allons,
ras le bol de tous ces boute-feu irresponsables !
Et
ras-le-bol, je l'ai déjà exprimé, des bien-pensants transis
et, nonobstant, donneurs de leçons, prompts à crier au scandale et
à l'intolérance chaque fois qu'on dérange leur petit business de
compromissions en braquant les projecteurs sur une facette des
travers humains.
Une
fois de plus, ce sont souvent les mêmes que les précédents,
fervents adeptes du « deux poids, deux mesures ». Leur
point de vue, c'est que taxer une femme de sottise ou un employé de
paresse doit être sanctionné sur-le-champ, moins en tant qu'insulte
qu'en tant qu'expression d'un intolérable sexisme ou d'un répugnant
préjugé de classe.
Le
sujet qui fâche entre mille
Et
comment qualifier le sort qu'ils réservent aux « apostats »,
musulmans réformistes ou devenus athées, qui, au péril de leur
vie, luttent contre l'extrémisme et pour les droits des femmes ?
Nos vertueux idéologues ne songent qu'à les traîner dans la boue,
en n'hésitant pas à les accuser d'islamophobie, voire de racisme ! Un comble.
Dans
la même logique, ils affirment que les bandes incontrôlables qui
ont mis des cités entières en coupe réglée sont les pauvres
victimes d'une ségrégation malveillante, alors qu'il s'agit ni plus
ni moins que d'organisations criminelles mi-intégristes
mi-mafieuses.
Quand on veut s'interroger sur la cause d'un comportement
hors-la-loi, il convient, avant de se pencher sur d'éventuels états
d'âmes, de chercher l'intérêt : fric et/ou pouvoir. On a
alors toutes les chances, hélas, d'aboutir droit aux motivations
véritables. On pourrait développer longuement sur ce sujet-là,
mais je sais que les Bisounours ne voudront jamais l'admettre. Pour
ces disciples attardés de Rousseau, l'Homme naît bon ; seule
la méchante société – occidentale et capitaliste, ça
va de soi – le pervertit ! Facile, pourtant, de
constater que dans les sociétés qui ne sont ni l'un ni l'autre, il
y aussi des crimes, des abus, de l'oppression.
Et puisqu'on
parle d'intégrisme… Des esprits à courte vue pourraient me
reprocher de mettre en scène, dans Élie
et l'Apocalypse,
des crimes de djihadistes – entre autres extrémistes religieux,
soyons clairs. « Attention, tabou, on ne tape pas sur
l'islam !… » Je répondrai que parmi les plus beaux
personnages d'EELA, il y a des musulmans, dont un admirable vieux soufi. Et des animistes, des athées, des
chrétiens, des juifs… (Je les cite par ordre alphabétique, pour
qu'on ne vienne pas me taxer de préférences.)
Rétive
aux dogmes de toute sorte, je suis moi-même agnostique, ce qui
n'empêche pas la spiritualité. Cela ne m'empêche pas non plus de
considérer qu'il y a aussi des intégristes parmi les athées. Et il
ne me viendrait pas à l'idée de reprocher sa foi à quiconque –
pourvu qu'il ne prétende pas me l'imposer. C'est là, d'ailleurs,
que le bât blesse.
On
ne devrait pas avoir à le (re)dire…
… et
pourtant, je vais le faire quand même : il y a des gens fantastiques
et des gens infâmes partout, dans tous les milieux, toutes les
convictions. Il y en a encore davantage qui sont entre les deux, ou
changent avec les circonstances.
Vouloir
les classer en « bons » d'un côté, « méchants »
de l'autre, est une démarche si simpliste et si évidemment fautive
qu'on se demande comment elle peut trouver des adeptes… Peut-être
seulement grâce au fait que, de tous temps et presque en tous lieux,
on s'est davantage soucié d'endoctriner que de cultiver l'ouverture
d'esprit : c'est facile, c'est rapide et ça peut rapporter gros. En
prime, cela satisfait un goût trop répandu pour les idées
sommaires.
Le
résultat, c'est un durcissement fatal des positions de part et
d'autre. Ce qu'il faudrait, ce n'est pas le diktat prétendument
humaniste qui consiste à dire « pas touche à tel ou
telle, parce que nous sommes collectivement en tort, c'est nous qui sommes les méchants »
(sous-entendu : « mais moi, qui tiens ce discours, je suis
bon »). Voilà une attitude que l'on peut qualifier d'angélisme
béat, de manœuvre politique ou de pulsion collaborationniste,
certainement pas de démarche intelligente et responsable. Le vrai dialogue, c'est
de ne pas avoir une vision monolithique de l'autre, mais de
l'envisager dans tous ses aspects, jamais figés. D'écouter toutes
les versions, pas seulement celles qui nous donnent la douce
impression d'être grands et magnanimes. Et d'adapter notre démarche
au cas par cas, avec à la fois du respect pour ce qui diffère de
nous et une conscience claire et ferme de ce qui est ou non
acceptable.
Mais
nous l'avons vu, la tendance au « tout dans le même sac » des
idéologues vaut aussi bien dans le sens négatif que
positif. Et elle s'exerce toujours au mépris des exceptions, alors
que tout n'est que nuances et exceptions !
● Ce
que d'aucuns appellent « le
génie juif » s'est exprimé au fil des siècles dans de
nombreux domaines, notamment les arts et les sciences (curieux,
d'ailleurs, de voir des antisémites enragés se marier aux accents
de la Marche
nuptiale de
Mendelssohn. Comme quoi, intolérance rime assez souvent avec
inculture.)
Il
m'est pourtant arrivé d'avoir affaire à des israélites obtus ou
détestables. Doit-on vraiment s'étonner que tout le monde ne soit
pas coulé dans le même moule ?
● Malgré
les motifs critiquables qui ont présidé à l'institution des
« hussards noirs de la République », j'admire le
résultat : ces instituteurs à la vocation
quasi missionnaire réussirent souvent à faire du principe d'égalité
une réalité tangible.
Malgré
cela, j'ai recueilli d'irréfutables témoignages en sens inverse.
Entre autres, on m'a rapporté, en Berry, le cas d'une
institutrice incapable d'enseigner quoi que ce soit ; dénuée,
en prime, de la moindre bienveillance ; et qui, pendant les
heures de classe, se contentait de tricoter entre deux séances de
châtiments corporels. Faut-il pour autant occulter le succès sans
précédent (et sans suite) de l'ascenseur social mis en place par
les « hussards » et n'en retenir que l'exigence
érigée en système disciplinaire ?
Non
aux tableaux monochromes.
Athée
souhaits (pas d'autre blagounette au
programme, promis)
Si
un djinn surgi des dunes de mon cher Sahara
m'accordait trois vœux – en excluant bien sûr « Que tout aille
enfin pour le mieux ! », ce serait trop facile –, je demanderais :
1)
Que les idéologues arrêtent de critiquer leurs cibles favorites via
des généralisations grotesques, et de censurer la critique
quand ça les arrange.
2)
Que toute personne puisse les voir pour ce qu'ils sont : des
fanatiques, parfois ; et le plus souvent, des opportunistes en quête
de visibilité… ou animés par des desseins probablement malveillants.
Ça
alors, pas besoin de troisième vœu ? Libéré de leur emprise
maléfique, le monde verrait enfin les choses comme elles sont et
pourrait s'atteler à les améliorer… OK, je fantasme.
3)
Que toute personne apprenne à ne pas se focaliser sur la
satisfaction de ses appétits au détriment de son entourage, ce qui
conduit in fine, entre autres maux, à la désignation de boucs
émissaires. À ce sujet, voir par exemple la démonstration
de René Girard.
Il
est évident que la source de tous les maux, ce n'est pas l'argent
(supprimez l'argent, et les gens troqueront des coquillages, comme
aux Premiers Âges) ; ce ne sont pas les armes (supprimez toutes les
armes, et ils se battront à
mains nues) ; ce ne sont pas de grands symboles, bien pratiques pour
soulever les foules contre l'argent-roi, les forces de l'ordre, ou les unes contre les autres…
Non,
ce sont les travers inhérents à la nature humaine et la propension
des dogmes à mobiliser pour de mauvaises causes – et, très
prosaïquement, pour celle des meneurs.
Poussez
pas, y en aura pour tout le monde !
Retour
sur la définition : une idéologie, au sens courant du terme, est un
système de pensée basé sur une construction intellectuelle – le
dogme –, qui, grâce à sa logique satisfaisante pour l’esprit
et à la morale qu’elle prétend contenir, entraîne l’adhésion
des individus et peut les amener à la plus folle intolérance envers
quiconque ne partage pas leur vision.
On
songe d'emblée aux idéologies d’ordre politique, religieux et, de
nos jours, scientifique.
● Les
idéologies politiques et religieuses ont été et sont toujours
globalement la plus effroyable source de guerres, d’oppression, de
tortures et d’assassinats que la Terre ait connue depuis l’ère
des premiers affrontements tribaux.
● Moins
funeste à première vue, l’idéologie scientifique ne fait que
nier l’existence de tout ce que la science est impuissante à
expliquer ou à contrôler ; mais elle s’y emploie avec des
arguments aussi dogmatiques et une volonté aussi féroce d’anéantir
« l’adversaire » que les deux autres. Le moindre avis
divergent est combattu par tous les moyens (je pèse mes mots), au
nom de la lutte contre l’obscurantisme et les charlatans. Il est
vrai que les puissants intérêts de l’industrie, pharmaceutique en
tête, et les non moins puissants egos des chercheurs et
« mandarins » hospitaliers, entrent aussi en jeu – ce
qui aggrave le phénomène…
La
situation sur ce plan est si absurde et si préoccupante qu’en
2014, un collectif de scientifiques de premier plan (médecins, psychologues, biologistes, neurobiologistes, mathématiciens, physiciens,etc) a signé un appel à l’ouverture d’esprit : pourquoi
rejeter d’emblée les phénomènes inexpliqués, plutôt que de les
étudier avant de conclure ? Merci, les gars, pour ce
rafraîchissant retour à la raison !
En
médecine, science inexacte par définition – tant sont
subtils et encore mal connus les mécanismes qui régissent le
fonctionnement d’un organisme –, la recherche ne cesse de
révéler l’inanité de telle ou telle certitude, présentée
jusque là comme incontestable. Des affections jadis considérées
comme psychiatriques sont aujourd’hui reconnues comme des désordres
métaboliques d’origine infectieuse ou toxique ; d'autre part,
on découvre les effets désastreux, ou l'inutilité, de traitements
précédemment considérés comme inoffensifs ou indispensables. Rien
de tout cela n’empêche le système de soins de continuer à
imposer un dogmatisme sectaire, au mépris de l’intérêt des
patients. Qui, du coup, se tournent vers les solutions alternatives en assumant le risque de se mettre, éventuellement, à la merci d'un
authentique charlatan.
Comment
a-t-on pu passer du bon sens à la bonne conscience ?
À
notre époque, on
instille de l’idéologie partout sous prétexte de forger une morale citoyenne. Chaque conviction devient un
dogme, s’impose en tant que vérité, au point que nul n’ose plus
la réfuter. Adieu nuances, relativisation, « bon sens »
que l’on exaltait jadis et que, depuis quelques décennies, l’on
s’efforce d’éradiquer pour le remplacer par la « bonne
conscience » (un fourre-tout, voire un pack préformaté, où
les causes sérieuses voisinent avec des engagements obligatoires, et
qu'on vous fourgue pour faire bon poids alors que vous n'avez qu'une
très vague idée des tenants et aboutissants). Le politiquement
correct a remplacé l’aimable notion d’égards entres
individus bien intentionnés ; via des médias érigés en
grands maîtres de vertu, cette nouvelle forme de censure s’applique
arbitrairement à tout et en toute occasion, réduisant au silence la
moindre divergence.
Pour
s’imposer aux esprits, les idéologies ont besoin d’être
simplistes.
Entrer
dans les détails ; peser le pour et le contre ; considérer
que rien n’est parfait ni d’une seule pièce ; que chaque
chose recèle son contraire, et chaque principe, ses effets pervers ;
que l’infinie diversité et l’infinie complexité des êtres
empêchent toute solution globale ; etc…, c’est instiller le
doute, donc affaiblir le dogme.
Par conséquent, une
idéologie est nécessairement tranchante,
réductrice, et prétend détenir la vérité absolue.
Encore
un exemple qui fâche
Prenons
maintenant un autre cas de figure : le calvaire des enfants (ou
adultes, d’ailleurs ; mais l’image des enfants frappe
davantage notre conscience) qui, pour un salaire de misère,
fabriquent dans les usines, disons, chinoises, les produits que nous
consommons massivement, en Occident comme dans le monde entier,
justement parce qu'ils sont compétitifs. Personne ne niera que c’est
affreux, moralement détestable, et qu’il faut travailler à un
futur où ces pratiques auront disparu.
Là
où l’idéologie prend le relais, c’est dans les appels à
boycotter ces produits au profit de petites entreprises locales.
Si, dans un monde où la
concurrence fait rage,
cette mesure pouvait être imposée aux employeurs
chinois, cela se traduirait par des
coûts de production plus élevés et, in fine, la baisse des exportations au profit de pays moins scrupuleux.
Sans oublier qu'à partir du stade où le coût de la main d'œuvre
entame trop les profits, l'automatisation devient la solution la plus
rentable : le but est-il d'exporter en accéléré une
mutation qui nous tue à petit feu ? Bref.
Le
progrès social naît de la prospérité, mais quand il la précède
ou lui survit, lui-même est condamné. Si les appels au boycott
étaient largement suivis, leur seul effet serait de réduire à la
misère des millions de familles chinoises (ou autres).
Allons
plus loin et imaginons qu’à l’époque de la révolution
industrielle en Angleterre, une puissance quelconque ait eu les
moyens d’imposer d’un coup de meilleures conditions sociales. N’en aurait-il pas résulté peut-être une brutale hausse des prix, une
vague de faillites, de licenciements et une gigantesque famine ?
Conclusion : rien n'est simple, et vouloir tout réduire à des idées simplistes, si séduisantes et fortes en apparence, est toujours une erreur. C'est d'ailleurs l'instrument de toutes les dérives totalitaires.
Dans
l’exemple chinois, l’on peut décréter que, tant pis, l’on
préfère favoriser les petites fabriques artisanales françaises.
C’est un raisonnement cynique, mais qui se tient tout à fait.
Seulement, il ne faut pas prétendre le fonder sur la morale…
seulement sur des principes, ce qui n'est pas du tout la même chose.
Autopsie
d'une recette bien-pensante
Attention,
je n’écris pas tout cela pour excuser ou justifier les bas
salaires, loin de là ! Ce n’est qu’un exemple de réalité
économique actuelle, dont il faudrait tenir compte autrement que pour
des condamnations solennelles, ou des actes individuels aussi vains
que déconnectés des réalités.
La
politique retrouverait ses lettres de noblesse si, au lieu de brandir
des anathèmes, de cliver la société en « bons » et en
« méchants » et de se battre pour imposer tel ou tel
dogme vendu comme salvateur, elle s’attachait réellement à faire
évoluer le monde dans le respect de tous les individus, quelle que
soit leur propre vision.
Problème :
personne n'y trouverait d'intérêt immédiat. Cela exigerait un
travail visionnaire et désintéressé sur le long terme, sur les
mentalités. Travail qui devrait être entrepris dès à présent. À
l’échelle planétaire, c’est impossible – quoique pas
davantage que toutes les recettes bien-pensantes prônées ici ou là…
Bien
sûr, en matière économique, une certaine idéologie professe qu’il
suffirait de vider les poches des riches et qu’alors, une prise de
conscience collective changerait la donne en faisant accomplir à
l’humanité un grand bond vers la moralisation sociale. Solution
purement politique, donc : la combinaison, ô combien séduisante, de
la panacée théorique et du mirage de l’action immédiate,
radicale.
Mais
une prise de conscience collective est-elle imaginable, étant donné
l’égocentrisme naturel et la complexité de la nature humaine ? Et en l’état
actuel des mentalités, la répartition des richesses peut-elle se
concevoir (en dehors bien sûr de petites collectivités, comme une
coopérative) à moins d'être imposée par un système
totalitaire, où l'élite dirigeante concentrerait toujours les
privilèges ? Toutes les tentatives
menées jusqu’ici ont prouvé le contraire.
Il
en est de même dans tous les autres domaines : l'idéologie,
envisageable comme un élan qui finit par amener un progrès (ce
n'est pas complètement faux), ne fait guère que mobiliser les
énergies, saturer les pensées, pour accoucher au bout du compte de
mesures palliatives. Même si des actions énergiques sont nécessaires, les solutions fondées sur l'idéologie détournent l'attention du fait que le seul
facteur de progrès réellement durable, ce serait de faire évoluer le facteur humain. Et ça, cela nécessiterait un tout autre chantier.
De
l'éducation au mieux-être et au mieux-vivre
Alors,
faut-il renoncer à tout espoir de vrai progrès ? Bien sûr que
non. La solution à long terme est dans l’évolution de la société – et
cela, c’est possible : en un siècle (un clin d’œil au
regard de l’histoire de l’humanité), l’Angleterre de la
révolution industrielle est passée d’une exploitation inhumaine
des masses laborieuses aux réalités d'un progrès social non négligeable. Ce n'est
pas assez, ni assez solide, me dira-t-on : beaucoup reste à faire, tout est encore
loin d'être parfait ; et, partout dans le monde, la mécanique vertueuse semble même se détraquer…
Il
ne peut y avoir de miracle politique sans une évolution générale
des mentalités. Ce qui implique que la seule solution viable passe
par l’éducation ; l’énergie consacrée au sein de nos
sociétés à promouvoir telle ou telle idéologie serait mieux
employée à enseigner, dès la petite enfance, l’équilibre
personnel, la tolérance et le respect d’autrui.
Les parents ne peuvent pas toujours s'en charger : souvent ils manquent de
disponibilité, de savoir-faire psychologique, d’autorité, et
parfois ne s’en soucient pas. Je suis très attachée au droit de faire l'école à la maison, mais il ne concerne guère qu'une frange plutôt favorisée de la population et ne peut donc pas servir de norme générale.
L’éducation
nationale ? Lorsqu’elle a abandonné l’enseignement de la
morale, elle a omis de la remplacer par quelque chose de plus
efficace que l’éducation civique, matière aussi abstraite
qu’austère, impuissante par définition à mettre l’individu en
harmonie avec lui-même et son entourage. De nos jours, malgré de nombreuses personnes qui y exercent courageusement un véritable sacerdoce, l'enseignement déconstruit plutôt et fabrique des exclus, des insatisfaits, des diplômés incapables d'effort ni de réflexion. C'est une pente fatale, pour eux-mêmes comme pour toute la société.
Or,
des moyens existent pour obtenir un résultat qui changerait tout. Des
expériences sont menées, encadrées par des intervenants compétents en la
matière. Ils proposent aux enfants des activités valorisant à la fois l'épanouissement du potentiel, l'équilibre
personnel, et surtout l’apaisement des conflits par l’empathie ; par la
reconnaissance de l’autre en tant qu’individu différent – et
non moins digne de respect pour autant. Preuve est faite que là
résiderait la seule véritable issue.
C’est
l'une des idées que je présente en filigrane d'Élie
et l’Apocalypse,
ma longue saga genre « Harry Potter pour adultes », comme
disait son éditeur. L'un des personnages du volume 5 évoque
cette éducation précoce en tant que seul moyen de faire réellement
évoluer les mentalités et, donc, les comportements. (Je ne viens
pas de vous spoiler l'histoire : ce sujet reviendra par la
suite, mais la mission finale d'Élisabeth se situera ailleurs.)
Haro
sur le manichéisme !
J'ai
été très surprise, à la publication d'EELA, de lire que certains
considéraient le roman comme manichéen.
Peut-être
parce que j'y parle de Bien et de Mal, comme il se doit dans un conte
et en fantasy ; tout en ne cessant, pourtant, de rappeler qu'en
vérité, rien n'est jamais binaire.
Ou
parce que j'ose dépeindre des personnages d'une profonde noirceur
(quoique tout sauf monolithiques, sauf pour Deville, qui doit
justifier son nom), tandis que je décris les trois Sages comme des
modèles d'intelligence et de bienveillance, même s'ils ont leurs
petits et grands défauts et ne sont pas infaillibles.
Sans
doute aussi parce que je n'hésite pas à présenter, dès le premier
chapitre, un duo de méchants intégristes, dont un musulman
(déviant, celui-ci ; mais, plus loin, j'habille aussi pour l'hiver
d'authentiques fondamentalistes). Inexpiable transgression de
l'omerta sur ce sujet !
Une
fois pour toutes : dans la vraie vie, certains salauds sont des
salauds, tout naturellement ; ce n'est pas toujours la conséquence
d'un père alcoolique et d'une mère prostituée, ou de brimades
infligées par la-société-qui-a-bon-dos. D'autres personnes sont
naturellement exemplaires, ce qui n'en fait pas pour autant des êtres
parfaits.
Rien
n’est tout noir ou tout blanc, disions-nous. Partant de là, les
solutions ne sont pas dans les extrêmes, mais dans la mise en place
d’une éducation à l’équilibre, à la modération et à
l’élargissement des vues.
Nouvelle
illustration (oui, tout cela me tient très à cœur)
S’il
est inadmissible de mettre sur un même plan, au nom de la
sacro-sainte égalité et de l'éternelle responsabilité collective,
un serial killer sadique et ses victimes, tous les efforts doivent tendre vers une éducation psychologique très
précoce et très attentive, qui réduirait au maximum l’évolution
potentielle d’un individu fragile vers une personnalité
criminelle.
En
l'absence d'une telle démarche, bien sûr, il est normal que la
société se prémunisse avec vigueur contre les psychopathes en tous
genres. Hésiter à sévir sous prétexte de faire preuve d'humanité,
c'est privilégier la défense du coupable par rapport à celle de
l'innocent. La compassion, ça se mérite. Je suis abasourdie de voir
qu'à l'heure actuelle, tant de gens focalisent avec indignation sur
l'attitude des forces de l'ordre envers des criminels endurcis, alors que le plus grand scandale, c'est le fait que la plupart des récidivistes
sont assurés d'une complète impunité. Ceux qui prétendraient le
contraire sont mal informés ou de mauvaise foi.
Je ne dis pas que la prison est une solution efficace ; mais tenir les loups à l'écart du troupeau sans défense
est, en attendant mieux, un meilleur moyen de limiter les
dégâts que de les relâcher dans la nature. Nos amis
idéologues jugeront par eux-mêmes, le jour où, enhardis par la
permissivité ambiante, lesdits loups déferleront sur leurs beaux
quartiers ! Il suffira d'une nouvelle crise économique, plus
grave que les précédentes : elle se profile déjà.
Navrée
si je vous gâche le weekend
Nous
vivons les dernières années, décennies tout au plus, d'un système
qui a failli et qui ne fonctionne plus qu'en trompe-l'œil.
Je ne
parle pas spécialement du libéralisme (les alternatives ont failli
aussi), mais de la gestion actuelle du facteur humain. Pourquoi
n'utilisons-nous pas ce qu'il nous reste de moyens, pendant qu'il en
est temps, pour essayer de changer les mentalités ? Autrement
qu'en s'acharnant à culpabiliser, à brider les opinions jugées
déviantes, ou à replâtrer, à coups de lois surnuméraires et de
pieux interdits, des sociétés qui craquent de toutes parts ? Je le
répète, ce travail devrait commencer dès la petite enfance, ou, au
minimum, dès la maternelle.
Là
intervient hélas la notion de parents maltraitants ou simplement toxiques. Toute
action contre eux se heurte à de
nombreux obstacles d’ordre pratique et moral : comment repérer
de tels parents ? Peut-on sérieusement envisager de leur retirer
leurs enfants, et pour les confier à qui ? Surtout, les enfants
s’en trouveraient-ils réellement mieux ?… Pas toujours,
dans les conditions d’accueil actuelles – à moins que des
mesures aussi extrêmes ne s’accompagnent d’une rigoureuse surveillance des conditions de placement et d'un travail en
profondeur sur l’équilibre psycho-affectif de ces enfants. Sinon, le remède peur se révéler pire que le mal.
L’on
voit très bien que tout problème est infiniment complexe, et que là
encore, il n’y a pas de solution parfaite, encore moins de solution
radicale. Sauf à envisager un « permis d’avoir des enfants »
(idée qui fait hurler à juste titre aussi bien les croyants que les
apôtres de la liberté individuelle), la seule solution passerait,
on ne le répètera jamais assez, par une éducation à l’équilibre
intérieur et à l'harmonie sociale, reçue de préférence dès le
milieu pré-scolaire ; seule voie capable de procurer à
l’enfant des outils pour se (re)construire. Hélas, le jour où les
politiciens mettront le paquet sur ce budget-là n'est pas près de
se lever.
Dormez,
braves gens, les dogmes veillent !
Les
idéologies, quelles qu’elles soient, ne se contentent pas de
freiner la maturation collective en flattant de mauvais instincts –
ne serait-ce que la certitude d'appartenir au clan qui a raison.
À
l'échelon individuel, elles nuisent non seulement à l’émancipation
de l’individu, mais à son évolution ; puisque, lorsqu’un
dogme tient lieu de morale, il suffit de s’y conformer pour se
sentir légitimé, sans pour autant faire l’effort de comprendre
d’autres points de vue.
C’est
un mode de fonctionnement profondément pervers en soi, comme le
montrent les mécanismes qui conduisent un individu normal à
l’assassinat politique ou à la haine religieuse.
Une
éducation qui permettrait l’épanouissement individuel, un
épanouissement intérieur indépendant de toute croyance, de tout
statut social ou de toute appartenance à un corpus idéologique,
serait le meilleur moyen de permettre à l’humanité le bond le
plus décisif de toute son histoire.
Curieusement, peu de monde l'évoque. Trouverait-on avantage à maintenir des loups au sein du troupeau, pour le faire tenir sage et dépendant des bergers?
Car
enfin, l’on se préoccupe assez peu de morale ou de paix, sauf pour
les brandir en tant qu’instruments de conquête ou en tant que
concepts autosatisfaisants. L’harmonie est le dernier souci des
dirigeants, mais aussi des individus.
Oui, je crois au fond qu'une société apaisée n’est le désir de personne : ni des idéologues quels
qu’ils soient, soucieux de contrôler leurs brebis ; ni de la majorité des particuliers, avides de poursuivre l’assouvissement de leurs
appétits personnels plutôt que la quête d’un progrès universel.
Encore une fois, ainsi va la nature humaine…
Et
la sagesse, bordel ?
Je
vous ai cassé le moral, vous me trouvez catastrophiste ? Cela
ne m'amuse pas de jouer les Cassandre, mais il est intolérable,
alors que l'humanité se tient au bord du gouffre, de voir la
littérature se limiter de plus en plus au divertissement facile au
lieu de jouer son rôle d'observateur du monde et d'éveilleur de
consciences (ce qui n'empêche pas de distraire ; je m'applique à le
démontrer).
Voyons
les choses en face : parmi les problèmes qui menacent notre
futur, il n’est pas seulement question de vrais facteurs écologiques.
Même si, admettons-le enfin, la conséquence de ces derniers promet
d'être beaucoup plus tragique, à terme, que la notion – si
choquante soit-elle – d’exploitation d’une multitude par une
minorité dans le but de faire perdurer un système… De toute
façon, aucun système quel qu’il soit ne met tous les individus
sur un plan d’égalité autre que théorique, et la théorie
égalitaire fait une belle jambe aux camarades de rang inférieur.
Je
n’évoquerai qu’au passage le fait que la course au toujours
plus accélère l’exploitation
intensive du reste du vivant. Ce qui entraîne une misère animale de
plus en plus monstrueuse : les milieux naturels ne cessent de se
voir réduire comme peau de chagrin au détriment des espèces
sauvages, aujourd’hui largement menacées d’extinction ;
tandis qu’avec un total mépris pour leur qualité d’êtres
sensibles, on élève en batterie et exécute à la chaîne des
centaines de millions d’animaux domestiques, dans des conditions
indignes des prétentions morales de notre propre espèce. (Ce
thème-là mériterait un billet à soi seul, ne serait-ce que parce
qu’une sous-idéologie humaniste dévoyée s’emploie à le
ridiculiser, à le vider de son sens, à le combattre comme si se
soucier du sort des animaux signifiait que l’on est indifférent à
celui des humains. Il n'empêche que je ne suis pas non plus dans
tous leurs excès les idéologues de la condition animale ; mais
ceci est un autre débat.)
Ce
que je veux dire aujourd'hui, c’est que la quête éperdue de biens
de consommation a fini par assujettir l’idée de bonheur à celle
de possession, alors même que toute possession au-delà d’un
confort raisonnable est en vérité un fardeau. Le stress de
notre époque n’a sans doute guère d’autre cause – en
dehors de prises de conscience encore minoritaires – que
cette fuite en avant pour accumuler les biens et les contraintes qui
vont de pair. (Je
suis bien placée pour dire que le dénuement ne tue pas, mais
libère. Il en est de même pour l’absence d’illusions, ou
« réalisme pragmatique ».)
Autant de raisons de
s'inquiéter de voir la société courir à l’abîme dans une quête
insensée du toujours plus de matérialisme, en même temps que de toujours
plus de dogmes soi-disant rédempteurs, tandis que chaque individu se
cramponne à ses credos, quitte à vivre la tête dans le sable. On
tourne le dos à la sagesse – une résignation millénaire
à la condition humaine dans ce qu’elle a de plus basique et de
plus essentiel, mais aussi, au-delà de l'aspect matériel, la recherche de son élévation morale et spirituelle – pour se contenter de brandir des théories
péremptoires comme si elles étaient la clé du Paradis.
En
vérité, le bonheur, y compris collectif, peut-il trouver sa source
ailleurs qu’à l’échelon individuel, dans l’acceptation de
soi-même et l’acceptation d’autrui ? Seule cette
clé-là, me semble-t-il, pourrait, à force, changer le monde… Bon, je l'admets, je tourne en rond. Et bien évidemment, la solution ne m'appartient pas, ni à quiconque : il faudrait une prise de conscience collective. On peut (il faut) rêver.
Amis
auteurs, j'ai tenté de débroussailler pas mal de choses pour, comme d'habitude, secouer le cocotier et pousser certains d'entre
vous hors de leur zone de confort.
La
littérature n'a rien à gagner au conformisme. « L'ennui
naquit un jour de l'uniformité »…
Voilà enfin – veuillez me pardonner mes radotages de vieille idéaliste – le message que je souhaitais vous adresser :
Trop de
romanciers zooment en permanence sur des thèmes que, dans le monde d'aujourd'hui, il faudrait sans doute élargir, dépasser
et traiter avec énergie ; au lieu de marcher sur des œufs de peur de déplaire, en
ressassant un bréviaire humaniste ultra-convenu et, hélas, dépassé
par les événements.
Puisse
ce très, trop long billet vous avoir encouragés dans la voie de
l'émancipation.