Article épinglé

Défendre et renforcer notre démocratie

    Crédit photographique Dans « Revivre », mon guide d'autonomisation de près de 300 pages (qui sera gratuit sur simple demande à p...

jeudi 13 mars 2025

Republication : Gloire aux Émancipateurs

 

 J'ai publié ce billet en mars 2018 suite à une polémique sur Facebook, où je tentais alors de fédérer 4 ou 5 milliers d'auteurs indés et de blogueurs littéraires. Des défenseuses du droit à écrire avec les pieds (comme elles le revendiquaient elles-mêmes) venaient de me tomber dessus à propos de l'un de mes articles sur l'écriture, bientôt soutenues par un ou deux universitaires. Les arguments factuels ayant échoué, j'ai choisi la satire et pondu à chaud ce droit de réponse. Il leur a fort déplu, mais qu'importe : il faut bien se détendre un peu de temps à autre. Aujourd'hui, on m'incarcérerait sans doute pour discrimination culturelle et incitation à la haine. Demain, ils nous brûleront peut-être sur un tas de livres proscrits, comme au bon vieux temps.

 

Crédit Photographique 

 

Hier, à la faveur d'un débat passionnant dans le respect unilatéral, la Révélation m'est venue : j'ai soudain compris mes fautes. Convaincue par une effusion salutaire de puissantes maximes telles que « Nous avons besoin de légèreté et non de textes soporifiques qui nous demandent de réfléchir », je me suis enfin rendu compte que je croupissais dans l'Erreur.

Ô vous, frange d'autopubliés pieusement opportunistes qui avez eu la fierté de proclamer, à la face de quelques conservateurs confits dans un esthétisme décadent, que le droit d'expression prime sur la valeur littéraire ; que celle-ci est subjective et ne se décrète pas, même à propos d'ouvrages jusqu'ici consensuels, adoubés par des générations de fins lettrés ; que le grand public est roi et que seuls les chiffres de vente sont habilités à sanctifier le talent…

… Vous, jeunes hoplites de l'indésphère, qui, avec l'irrésistible ferveur des Purs enfin affranchis de considérations culturisantes donc réactionnaires, amalgamez avec audace, à la pointe de vos lances, libre écriture et valeur intrinsèque ; qui revendiquez sainement le droit inaliénable de faire du fric en vendant des livres écrits avec les pieds (je vous cite avec dévotion)…

Hosannah ! je vois bien que vous avez raison, que vous êtes nos Grands Éclaireurs.

Oui, j'avais tort. Le bonheur de l'humanité ne passe pas par la culture, non plus que par la conscience ; bien au contraire, un cerveau cultivé est une boîte de Pandore : tous les maux risquent d'en surgir pour compromettre l'Art de Vivre en Démocratie et son noble Pacte Indifférenciant.

Comment cette Vérité a-t-elle pu m'échapper pendant une vie entière ?

Pourtant, ceux qui nous dirigent et nous aiment la pensent assez fort pour qu'on les reçoive cinq sur cinq !…

Pourtant, il est évident que c'est l'intérêt suprême de la prospérité économique… Laquelle, comme on le sait, bénéficie à tous les libres citoyens, jusqu'au fin fond des plus humbles HLM ; pourvu que ces hauts lieux d'émancipation aient la fibre, afin que leurs occupants, assemblés autour de l'écran plat, puisse regarder dévotement « La villa des cœurs brisés ».

Par chance, je n'étais pas irrécupérable. Au fond, je n'aspirais qu'à comprendre, comme les bienheureux invités de tous les camps de rééducation de l'Histoire.

J'ai pris conscience – aah, pardonnez-moi ! Ce mot pue la résistance à Notre-Sauveuse la dictature médiocratique, que son NOM soit sanctifié – j'ai compris, donc, que la littérature blanche et ses mariages impurs avec la littérature de genre (bénis par les prêtres déviants d'un immonde culte du Bel) sont, honte sur eux, les fers de lance d'une résistance d'arrière-garde à la juste Révolution des Liseurs sans Estomac ; donc à la sainte émergence d'un monde enfin égalitaire, réconcilié – mieux encore : fondu – dans l'amour sans barrières de la Nullité qui sauve.

Telle une grotesque chèvre de Monsieur Seguin, j'ai eu le grand tort d'argumenter vingt-quatre heures durant, ayant décelé quelque culture et curiosité chez l'une de mes contradictrices. Celle-ci fort heureusement, malgré ces dispositions diaboliques, sera bien vite reformatée par la meute pour le salut de son âme.

Je péchais par ignorance, non, bien pire, par connaissance, odieux privilège d'une bourgeoisie culturelle vouée à la disparition, Musso soit loué ainsi que toute son Olympe. J'avais de laids scrupules à abandonner cette jeune femme aux errements du Club des Adorateurs de Daubes… C'est moi qui me fourvoyais.

J'offensais odieusement la Masse assoiffée d'Élévation par le Bas. Je blasphémais en oubliant que le jugement suprême, c'est précisément celui des lecteurs de la Base (un terme si grandiose, qui fleure si bon l'endoctrinement rédempteur !). J'oubliais que ledit jugement est l'incarnation Toute-Puissante du Juste et du Droit. J'oubliais aussi qu'il est sanctifié par le Fric, qui, comme Zeus, a toujours le dernier mot.

Mais un doute affreux me saisit. Suis-je vraiment guérie de mes péchés ? Ou n'était-ce qu'un délire né de mes fièvres ? Quelque chose en moi se rebelle. Tel un loup-garou dans l'œuvre immortelle de Stéphanie Meyer, je ressens l'irrésistible appel de ma nature maudite. Je frémis de volupté en osant songer aux délices interdites d'une plongée en pensée profonde ; ou à la façon dont goût, savoirs, talent, forgés en une chaîne outrageusement vertueuse, nous ancrent dans la nuit des Âges. J'invoque le souvenir de lectures subtiles, grouillant des génies malfaisants de la beauté et du sens… Plus coupable encore : comme certains de mes frères et sœurs contre-révolutionnaires, je rêve toujours de m'essayer à imiter ces écrits virtuoses, plutôt que de me fondre avec recueillement dans le Grand Tout du N'importe Quoi.

D'ici quelques décennies, les survivants d'entre nous et leurs descendants reliront peut-être à la sauvette les blogs des tarés de mon espèce, entassés dans une cave pour y perpétuer des rites proscrits. Ils jureront sur Romain Gary, Albert Camus et leurs autres dieux personnels, de ne jamais se trahir. Ils scanderont les noms des grands écrivains radiés de la mémoire collective. Après quoi ils pleureront en chœur le temps où, pour avoir le droit de voter, il n'était pas obligatoire d'avoir publié un torche-cul, participé à un jeu de téléréalité et craché trois fois sur un livre de vraie littérature devant un tribunal d'incultes, pardon, d'Affranchis brandissant leur oriflamme fièrement brodée de la devise « Tout se vaut ».

Pendant ce temps, dans les amphithéâtres, de glorieux Libérateurs expliqueront à leurs étudiants, gai troupeau purgé de toute pulsion esthétique ou intellectuelle, pourquoi Montaigne ou Voltaire incarnaient l'engeance pensante ; tandis que des Rééclairants inviteront leurs disciples à pratiquer l'exégèse de Engrossée par les tentacules en tant qu'ode à l'émancipation des auteurs ; à adapter Bel Ami sous forme de manga hentai sauce satanique intitulé Baal Amant ; ou encore, à rédiger en moins d'une heure une fanfiction de la trilogie d'E. L. James – si elle n'est pas déjà radiée de la Liste Autorisée, en tant qu'« écrivaine » historique à la prose un peu trop puriste.

Ainsi soit-il. Je laisse nos pourfendeurs d'élitisme à leurs pressants travaux d'édification populaire. Je retourne au fond de ma grotte dialoguer avec mon corps, frire dans le douloureux huis-clos où, tout en luttant pour survivre, il m'exprime sans ménagements qu'il aimerait en rester là ; pour, enfin, cesser d'en baver presque autant que le résidu de ma boîte à réfléchir.

Car c'est sans doute elle qui souffre le plus, blessée à mort. À cause des lumineuses et irréalistes certitudes que m'avaient inculquées, pour mon malheur, des parents sans nul doute infâmes : à la fois intelligents, cultivés et idéalistes, rêvant avec amour de l'avenir d'une humanité qui s'élèverait par la lecture.

Voilà pourquoi je n'ai pas peur de calancher : le jour où cela sera, j'aurai enfin fini d'endurer un monde dont j'aime aussi la modernité… mais pas quand elle prend pour bannières des torchons qui puent les pieds.