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mardi 4 mars 2025

Republication : "Enfer et damnation", un article d'ocobre 2021

 


 

Mes parents sont morts trop jeunes. Du moins, je le pensais jusqu'à ces derniers temps. Intègres, altruistes, désintéressés, ils se dévouaient passionnément à des causes qui ne rapportaient qu'épuisement et désillusions, mais leur donnait le sentiment si chaud, si nourrissant, d'avoir au moins fait de leur mieux pour améliorer quelque chose. Grâce à quoi je n'ai jamais vu les vicissitudes amoindrir leur flamme admirable.

Cependant, ils l'auraient perdue au spectacle des grandes manœuvres actuelles – et ne s'en seraient pas remis. Ils auraient souffert mille morts. J'imagine leurs yeux incrédules, leurs soupirs d'angoisse, leurs cris de réprobation. Certes, ils sont partis trop tôt, mais dans une bienheureuse ignorance de la dérive en cours. Aussi en suis-je venue, moi qui crève à petit feu d'endurer cette situation jour après jour, à éprouver un sentiment impensable : me réjouir qu'ils ne soient plus là.

Sans être dupes des hypocrisies du système ou de ses profondes injustices, mes parents se savaient encore en démocratie. Bien que tout sauf naïfs, ils étaient pétris des valeurs qu'ils mettaient en application à leur modeste échelle dans leur entourage, et voulaient croire qu'elles étaient plus ou moins partagées par nos dirigeants. Ils savaient ces derniers corrompus, retors, velléitaires, surtout préoccupés de faire perdurer leur pouvoir et leur rente ; mais pas dévoyés à ce point.

Quelle souffrance ce serait pour eux de constater ce qu'il se passe ! De voir combien nos « élites » dévoyées méprisent leurs peuples et les craignent… au point d'avoir ourdi la mise en tutelle, implacable et irréversible, de populations entières, de la Terre entière si possible, dans le misérable objectif d'assurer la pérennité de leurs privilèges. Dans les anciens régimes, les pires tyrans n'auront jamais été aussi machiavéliques ni aussi bas, que ce soit faute de moyens ou seulement afin d'éviter leur propre perte.

Hélas, la technologie rend les tyrans actuels certains d'avoir très bientôt la capacité d'annihiler toute réaction et de faire régner à jamais un ordre sans faille, aussi injuste et arbitraire qu'ils le jugeront nécessaire. Nous assistons à ce phénomène inouï : la révolution des élites contre leurs administrés. Si les coalisés (politiciens, hauts fonctionnaires, dirigeants de multinationales, sous la houlette des richissimes corrupteurs qu'ils ont en commun) se donnent le temps et la peine de donner à leur putsch anti-démocratique une apparence juste, égalitaire, vertueuse, en un mot progressiste, ce n'est sans doute pas seulement par prudence : ce luxe est parfois l'apanage des psychopathes qui, ne voyant plus d'obstacle à leur folie criminelle, s'offrent le luxe pervers de l'affubler de fausses prévenances et de hautes motivations.

C'est à tort que son peuple soupçonna Néron d'avoir fait brûler Rome « pour le bien commun ». Il en est tout autrement de nos incendiaires d'aujourd'hui, à l'œuvre partout dans le monde pour nous précipiter dans l'enfer qu'ils ont conçu : celui de la cybersurveillance, du crédit social à l'occidentale, de la décroissance pour les « sans-dents » et d'une éternelle néoféodalité pour la caste pluripartite du capitalisme de connivence.

Gavés de nourritures industrielles, de biens de consommation et de loisirs superficiels, les peuples n'ont malheureusement plus assez d'esprit critique ou d'énergie vitale (on y a doublement veillé !) pour une réaction massive. Ils subissent, ratiocinent, procrastinent, se dressent les uns contre les autres ou individus contre individus. Et ils se réveilleront trop tard, abusés jusqu'au point de non retour. « Ceux Qui Savent » étant méthodiquement empêchés de les éclairer (pour certains, c'est même tout à fait inenvisageable), qui leur ouvrira les yeux, qui secouera leur torpeur ?

Il faut toutefois garder confiance, mais ce n'est pas facile. Peut-être une crise financière sans précédent viendra-t-elle couper les ailes à nos élites si sûres d'elles. On en viendrait presque à l'appeler de nos vœux, bien qu'un tel chaos ne soit pas souhaitable. En tout cas, votre humble servante compterait sans regrets au nombre des dommages collatéraux. Je ne mourrais pas l'esprit serein, comme mes innocents parents, mais au moins avec l'espérance d'une vraie grande réinitialisation. Non pas un « reset » artificiel opéré à son profit par la grande mafia des tireurs de ficelles, mais une chance exceptionnelle, pour la société humaine, de repartir sur de meilleures bases… Ou pas. Peu importe ! Au moins, après nous avoir menés en enfer sans l'ombre d'un scrupule, nos bourreaux connaîtraient-ils enfin une forme de damnation. Car, croyez-moi : privés de leur confort et de leurs prérogatives, ces « hors-sol » shootés aux régimes d'exception souffriraient beaucoup plus que leurs anciens administrés, même renvoyés en bloc à l'Âge de pierre.

Bref, mes amis : regardons avec clairvoyance ce qu'il se passe, mais restons jusqu'au bout aussi intacts que possible. Quoi qu'il advienne, tenons-nous-en fermement à notre ultime privilège : non pas la vie, ni un semblant de prospérité, ni le moindre pouvoir, mais le plus précieux d'entre tous, l'humanité. On peut nous museler, nous assigner à résidence, nous piquer comme du bétail (en ce qui me concerne, il faudra un fusil hypodermique pour y parvenir), réduire à néant nos dernières libertés, nous déposséder de tout, nous serons encore en mesure d'exercer nos prérogatives inviolables : indépendance d'esprit, lucidité, solidarité, compassion, dignité, courage.

Tenez bon, mes amis. Rien n'est encore joué, et quand bien même ! Nous avons, nous aurons toujours ce qu'ils n'ont pas : une conscience.