Chers amis,
Aujourd'hui, je cesse un instant de me décrépir dans mon coin pour faire crépiter sur ce blog les mots d'Ariane Bilheran, que j'avais déjà longuement citée l'année dernière.
J'avoue n'avoir demandé ni sa permission, ni celle de la brillantissime revue Antipress, où j'ai pompé sans hésiter cette belle rasade de vie. Je vous recommande d'ailleurs chaudement de vous abonner. Érudite, alerte, persillée de sagacité, d'impertinence et d'une réjouissante ironie, Antipress est un remède de première urgence contre la déprime et la vaine colère, en ces temps de déconstruction « sociétale » à marches forcées.
Je suis entrée en complète résonance avec l'extrait ci-après. Vous le savourerez de même si vous partagez peu ou prou mes positions et sentiments ; si vous n'en êtes plus seulement à frissonner d'inquiétude face à l'extinction programmée de la littérature, mais tremblez maintenant pour l'avenir de vos proches ou, a minima, pour celui de nos valeurs. (Je sais : le terme a déjà dévissé en bourse. Surtout depuis qu'on l'applique au fourre-tout de la bien-pensance, cette néoreligion bas de gamme et de plafond grâce à laquelle nos zélites comptent nous enrégimenter… Mais ce n'est pas parce que des vauriens dévaluent nos valeurs pour sauver les leurs – au voleur ! – qu'on va se désavouer, pas vrai ?).
Bref, lisez. C'est dépolluant à tous points de vue. Ariane nous administre ici, par Soljenitsyne interposé, une magnifique leçon sur l'art d'écrire… et de demeurer soi-même, intègre, consacré jusqu'aux tripes à ce libre don de soi que constitue (ou devrait) l'interpellation du lecteur.
Contrairement à quelque chose que je ne nommerai pas, l'écriture est vraiment un acte d'amour.
« On peut avoir un faible niveau d’instruction, mais être empli de sagesse ». Soljenitsyne précise toutefois que le savoir supérieur, le savoir philosophique, est à part. Nous sommes dans des sociétés qui promeuvent le progrès et l’instruction depuis quatre siècles, mais ne récoltent que le vide spirituel : « L’âme se vide, la mort effraie, l’homme ne trouve plus sa place ». […]
LA LITTÉRATURE EST MUSIQUE, ET LA MUSIQUE ÉLÈVE L’ÂME
Lorsque
Soljenitsyne aborde son rapport à la littérature, il en parle dans
son incarnation musicale: « Une phrase
doit être facile à lire à haute voix sans trébucher sur les
mots ».
Comme
pour Flaubert qui ne cessait de lire à haute voix sa prose dans son
gueuloir, la littérature est un territoire de vibration.
La littérature se lit et s’écoute: elle est intimement poésie.
La poésie est rythme, et musicalité. Elle parle directement à
l’âme. La littérature doit sonner, et résonner. Flaubert avait
pour ambition de « faire du beau avec du laid », c’était
une ambition éminemment littéraire : la
littérature doit transfigurer la médiocrité et la laideur de
l’expérience humaine. D’un sujet
insignifiant, faire une œuvre. Avec Le Pavillon
des Cancéreux, ce fut aussi une épreuve littéraire : le
cancer est une tragédie. Et la maladie émet une proposition: la
surmonter, ou capituler devant elle. Il en est de même pour la
création. Le but de chaque texte littéraire
est la lutte contre l’informe pour figer quelque chose dans
l’éphémère de l’existence.
LA
LUTTE CONTRE LE CHAOS
Chaque créateur littéraire écrit sans connaître l’issue du chemin qu’il a emprunté, et se laisse traverser par la complexité de ce qui meut ses personnages. La qualité supérieure d’un auteur est de « transcender le chaos » dans le cadre de l’œuvre. Soljenitsyne regrette que, dans le post-modernisme, il ne s’agisse plus de transcender le chaos pour s’arrimer au sublime. Au contraire, plus le chaos est grand, mieux c’est. Étrange proposition tout de même. « La lutte contre le chaos est une lutte historique. C’est ce que tout créateur doit combattre, de la vie humaine ou de l’œuvre», car le chaos, c’est la mort, or l’artiste ouvre la possibilité à de nouvelles naissances. Il en va de son devoir moral : « moralement, il le doit. » L’auteur est en ce sens absolument délié de toutes les contingences : parce qu’il est privé de tout devant sa feuille blanche, « il est de nouveau entièrement libre ».
LE
MYSTÈRE DE L’ÉCRITURE
L’écriture,
en particulier littéraire, est un enfantement, qui nous confronte à
la magie de la création. Quiconque a déjà assisté à un
accouchement, humain ou animal, a pu ressentir la grâce de cet
instant. L’écrivain « doit trouver une
solution contre le chaos, contre l’entropie, contre le désespoir
» ; dans ses mots, il cherche à sculpter harmonieusement la
matière, à organiser les mots qui nous séparent du monde, pour
nous en permettre la représentation. Il faut
un certain dépassement de soi pour écrire de la littérature, car
il faut se donner les moyens et la peine d’embrasser l’intégralité
de la psychologie des personnages, se mettre dans la tête, dans la
peau et dans le cœur de chacun pour épouser ses motivations.
On
ne peut vraiment écrire de la littérature que si l’on aime
suffisamment, au sens où « l’amour
brûle, transperce comme l’éclair l’entre-deux, c’est-à-dire
l’espace-du-monde qui est entre les hommes » (H. Arendt).
C’est pourquoi il faut d’abord consentir à un chemin de croix
personnel, qui est celui de la purification de nos passions propres,
ce que Soljenitsyne nomme « la catharsis » ou « la
purification qui mène au dépassement ». Autrement dit, chaque
œuvre littéraire est une œuvre d’amour, et « chaque amour
est le commencement d’un nouveau monde ; c’est là sa
grandeur et sa tragédie ». La
littérature cherche à ravir l’âme, à la renverser et parfois
même lui faire violence, pour l’élever vers des contrées
insoupçonnées. Elle est par essence poétique : « Si le
discours de ceux qui s’aiment est si proche de la poésie, c’est
parce qu’il est le discours humain le plus pur ». Créer une
œuvre littéraire suppose de s’abstraire du monde, de s’en
absenter, pour faire naître un nouveau monde ; l’expérience
est en ce sens ascétique, mais également abnégation spirituelle,
car du néant surgit le Verbe, au commencement. Et
cela, l’humanité l’a toujours su, puisque régulièrement,
quelques esprits, au cœur des âges obscurs, se donnent pour mission
de transmettre les œuvres inspirées.
LE
DEVOIR MORAL ET SPIRITUEL DE L’ÉCRIVAIN
Avec l’œuvre littéraire, il s’agit de construire un monde à partir d’une combinaison d’émotions intérieures, de matériaux extérieurs, de souvenirs et d’inventions. Soljenitsyne convoque volontiers Pouchkine, pour dire qu’« il faut des heures en disposition d’esprit ». Une œuvre littéraire, c’est « comme une partie d’échecs qu’on est en train de gagner ». Par sa mise en disponibilité dévouée à l’amour, rapprochant l’expérience de la création littéraire du sublime, il est erroné de penser que c’est l’auteur qui construit l’œuvre. C’est plutôt l’œuvre qui conduit l’auteur. Pouchkine disait d’ailleurs ignorer la fin de ses œuvres. Les véritables auteurs le savent: il est possible, sinon indispensable, de passer des heures sur le choix d’une virgule ou d’une expression. Les mots construisent le monde. Cela implique une conversion intérieure vers l’essentiel, loin du royaume de l’utilité. Soljenitsyne indique travailler entre 14 et 16 heures par jour pour ses livres. La littérature est radicalement artistique, mais il existe des questions purement littéraires, qui ne se retrouvent pas dans les autres arts. L’écrivain est tenu de s’incliner devant la force suprême qui le traverse. Son devoir intérieur se traduit dans sa relation sacrée à l’écriture : Soljenitsyne en fait une obligation morale et spirituelle, une responsabilité littéraire devant Dieu, une relation à l’absolu. Dans le monde moderne, cette obligation morale s’est effondrée : on écrit n’importe quoi, on ne répond plus de ce que l’on écrit ; les écrits s’envolent, d’autant plus depuis l’essor du numérique. Lorsque l’on écrit avec ses pieds, on ne risque pas de rencontrer les étoiles. De même, Soljenitsyne rappelle que ce qui est précieux rencontre toujours peu d’adeptes, et seulement un tout petit groupe de connaisseurs. À vouloir plaire à des millions de gens, les auteurs baissent le niveau culturel du livre. La culture de masse est une antinomie, un désastre, l’inverse du folklore qui recèle l’esprit d’une culture locale et survit au temps avec de vieilles chansons transmises de génération en génération. Pour Soljenitsyne, notre époque est effroyable par sa propension à tout faire disparaître sans s’en préoccuper, sans aucune garantie ni certitude que ce qui a disparu puisse revenir. Cela peut disparaître pour toujours. Un auteur littéraire peut ne pas avoir réalisé ce qu’il devait réaliser. Un véritable auteur a une mission spirituelle et sait qu’il en est investi. Sa littérature est un souffle qui l’envahit, est le produit de ses états d’âme autant qu’elle les façonne.
OUVERTURE
« Notre
liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences »,
nous dit Soljenitsyne. Rappelons qu’Hegel situe la liberté dans la
liberté de l’Esprit, et cette dernière dans l’intime :
l’intime est ce qui reste inaccessible et ignoré à autrui, quand
bien même nous tenterions de fusionner nos intimes, car comme dans
l’amour, il reste toujours une part de mystère, de secret, que
seule peut-être la littérature tente de percer, en donnant à voir
les états d’âme des personnages.
« Hors
de l’expérience littéraire, nous n’avons pas accès à la
souffrance des autres », rajoute
Soljenitsyne. Nous pourrions dire que pour avoir accès à la
souffrance des autres, il faut communier avec leurs angoisses, leur
désespoir, leur détresse. La littérature nous permet d’entrer
dans cet univers, celui de la charité pour les tourments des
personnages des œuvres, qui représentent, chacun, une part
d’universalité. L’intense lâcher-prise
qui gagne l’auteur dans son acte créateur est l’inverse du fait
totalitaire. Se mettre dans la disposition
d’accéder à la communion avec ses personnages, et d’être
touché par la grâce afin de trébucher, au hasard des
entrelacements de mots, sur un émerveillement, est la rencontre de
notre liberté supérieure. Car la liberté se rencontre toujours
lorsque l’on renonce à toute maîtrise des événements. Et pour
nous lecteurs, fréquenter la littérature de ces auteurs inspirés
nous transcende fatalement, et c’est l’un des meilleurs remèdes
que je connaisse aux tentations totalitaires qui préexistent en
chacun d’entre nous. La littérature nous mène à l’enthousiasme,
au dieu en soi, par cette nostalgie de l’absolu, que le moment
totalitaire désire toujours capturer pour l’emprisonner ici, en
lui dérobant sa substance. La littérature
est la proposition inverse, elle ouvre les horizons du désir, par sa
promesse de contempler les étoiles. »
Ariane
Bilheran, normalienne (Ulm), philosophe, psychologue clinicienne,
docteur en psychopathologie, est spécialisée dans l’étude de la
manipulation, de la paranoïa, de la perversion, du harcèlement et
du totalitarisme.
GRAND MERCI À ELLE, comme à Slobodan Despot et à toute l'équipe d'Antipress, qui nous aident à sauvegarder notre liberté d'esprit.
